Spiritualité et changement social: Vers une spiritualité du tout
La question du changement social est pour moi profondément spirituelle…
Des questions…
Je connais deux parts en moi qui ont longtemps vécu côte à côte : une part “activiste”, qui trouve le sens de son existence à tenter de participer au monde plus juste que j’aimerais léguer aux générations suivantes ; qui m’a amené à m’engager dans des collectifs, des projets, des manifestations, une démarche de sobriété heureuse… Et une part “quéteuse de vérité et de paix intérieure”, plus contemplative, qui voit dans la connaissance fine de son essence, dans la guérison et la libération personnelle le chemin vers une vie qui a du sens et qui serait à même de contribuer à partir d’un endroit de clarté, de compassion, de compréhension et d’action juste. Celle qui m’a amené à m’engager dans différentes pratiques spirituelles et de méditation, à faire des retraites, des voyages initiatiques.
Vu l’engagement entier (au moins une vie pour chaque !) qu’il semble falloir donner que ce soit pour trouver sa place et œuvrer dans un projet de changement de paradigme sociétal ou pour atteindre la libération intérieure via une pratique spirituelle, comment choisir où mettre la seule vie que j’ai ? Comment partager mon temps entre méditation et manifestation ? Entre guérison personnelle et co-création de systèmes au service de la vie? Ces questionnements persistants génèrent en moi l’inconfort d’avoir l’impression de chevaucher deux chevaux à la fois, qui parfois semblent galoper dans des directions opposées. Ou pour utiliser une autre image la crainte, et parfois la frustration, de chercher à creuser deux puits côte à côte, finalement peu profonds, au risque de ne jamais trouver l’eau désirée. De ces doutes et tiraillements de départ, j’ai fini par distiller d’autres questions, qui a défaut de me fournir le mode d’emploi définitif d’une pratique libératrice, libèrent en moi une curiosité mobilisante, inspirante. Ce sont mes questions de recherche en quelque sorte, que j’aimerais résoudre au moins pour moi-même:
– Pouvons-nous réellement nous libérer (trouver la libération intérieure) sans transformer les architectures invisibles qui nous entourent et nous conditionnent ? L’éducation que nous recevons dès la naissance ; les récits collectifs qui nous entourent; la relation au monde, aux autres, à la nature. Autrement dit, peut-on être libre dans un monde aliéné ?
– Peut-on réellement transformer le paradigme sociétal, systémique et culturel, sans l’avoir dans une certaine mesure déja transformé, libéré en nous ?
Autrement dit, et pour reprendre la célèbre citation attribuée à Einstein “on ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que nous avions quand nous l’avons créé”
Comment faire alors ? Par où commencer ? Comment unifier ces deux dimensions, la libération personnelle et la libération collective ? Je veux mieux comprendre les relations entre libération individuelle et libération collective/systémique et trouver une mission de vie unifiée.
Comment ces questions vivent-elles en toi, lectrice, lecteur ? Et si on prenait une respiration pour laisser percoler ces questions. 🙂
Une carte intégrative : les quadrants
Ken Wilber, un philosophe américain qui essaie d’unifier les différentes sphères de la connaissance (science, philosophie, spiritualité, systèmes…) en une “théorie intégrale” à développé pour cela le modèle des quadrants qui me parait aidant pour tenter d’avoir une vision globale des dimensions de la libération, et de leurs intéractions.
Voici une version de son modèle des quadrants:
En haut se trouve ce qui est de l’ordre de l’individualité. En bas ce qui est de l’ordre du collectif. A gauche ce qui est du domaine de l’intériorité ou subjectivité A droite ce qui est de domaine de l’extériorité, ou objectivité.

Schéma 1: les quadrants
Donc en haut à gauche, il y a selon ce modèle notre intériorité individuelle (ii), c’est-à-dire nos pensées, nos émotions, nos croyances personnelles, nos expériences spirituelles, nos rêves…
En haut à droite, il y a la dimension extérieure de notre individualité (quadrant individuel- extérieur, (ie)): notre corps physique, nos comportements… qui sont plus objectifs, observables que nos pensées, etc.
Le quadrant en bas à gauche est le quadrant intérieur-collectif (ic), notre intériorité collective, ce qu’on peut appeler notre inter-subjectivité et qui concrètement recouvre surtout la culture comme ensemble de codes et normes sociales, de récits partagés, d’images, de compréhensions mutuelles qui relient une communauté “de l’intérieur”.
Enfin le quadrant en bas à droite est ce qui relie une communauté “de l’extérieur” (quadrant collectif-extérieur (ce): les systèmes. Par exemple l’environnement, les infrastructures (constructions, routes, ….), les systèmes éducatifs, économiques, politiques, de communication, de résolution de conflits, de partage des ressources, de transmission de l’information, de prise de décision, de feedback…
Se libérer…de quoi?
Si une pratique spirituelle a pour objectif la libération… alors je me pose d’autres questions (décidément !): se libérer de quoi ? (de quelles entraves) mais aussi: libérer quoi ? (quel potentiel)
Avec le modèle des quadrants comme outil, je vois des endroits d’aliénation dans chacun des quadrants, qui appellent chacuns des formes spécifiques de libération:
Dans nos consciences individuelles (quadrant ii) nous portons des croyances limitantes (“je ne suis pas ‘assez’”, “je ne mérite pas d’être aimé”, “je ne peux pas faire confiance aux autres, à la Vie” …), des modes de pensées et de perception du monde aliénants basées sur des jugements (“tous des pourris”), des émotions aliénantes ou (auto)destructrices comme la culpabilité, la honte, la colère toxique ou ravalée…
Dans nos corps (quadrant ie) nous portons des traumas issus de nos expériences passées (personnelles, collectives et transgénérationnelles) qui limitent notre capacité à nous détendre et à vivre notre état naturel de “flow” et qui nous maintiennent dans un état de survie ; nous portons aussi des comportements réactifs, des automatismes, des addictions qui limitent notre capacité à répondre aux circonstances de la vie à partir d’un réel endroit de choix.
Au niveau culturel (quadrant ci) nous sommes orientés par des récits collectifs justifiant la violence (“l’être humain est foncièrement égoïste et doit être (re)dressé”, “l’humain est à part dans la nature, séparé, au-dessus”, “certaines catégories humaines sont supérieures/inférieures à d’autres”), par des idéologies et des visions du monde fragmentantes (par exemple le matérialisme scientifique et sa séparation idéologique de l’esprit et du corps, de l’humain et de la nature).
Au niveau systémique (quadrant ce), nous avons créés des systèmes fondés sur la culture dominante, qui peuvent être libérateurs ou aliénants : des systèmes éducatifs (construits sur quel récit de l’humain?), des systèmes pour réguler la circulation des ressources (systèmes économiques) tel le capitalisme. Autre exemple la propriété privée basée sur le récit de l’individualisme et protégé par de lois (système légal), qu’on peut mettre en vis-à-vis du système des Communs basé sur le récit du communautarisme.), une justice souvent punitive elle aussi fondée sur un récit de l’humain mauvais qu’il faut punir, et qui perpétue la violence, le ressentiment, la fragmentation, des systèmes de pouvoir et de privilèges permettant l’accumulation pour certains et l’aliénation à tous les niveaux pour d’autres. L’architecture et l’urbanisme jouent aussi un rôle important dans le flow ou l’aliénation de la circulation et de la créativité des communauté. Un exemple, dans plusieurs pays, des parcs et squares où les gens s’étaient rassemblés pour lancer les soulèvements populaires durant le Printemps Arabe, ont ensuite été rasés et remplacés par des supermarchés. Les quadrants inférieurs – culture et systèmes – sont ce que j’appelle les architectures invisibles qui conditionnent l’expérience des individus (sécurité, estime de soi, image de soi et du monde, rapport au monde…), et qui me font questionner la possibilité de se libérer intérieurement sans examiner comment ces architectures colorent, soutiennent ou entravent cette libération. En se basant sur ce modèle, vous voyez que ma part contemplative (qui cherche la libération via une pratique personnelle et des retraites de méditation) est plutôt focalisée au niveau du quadrant individuel-intérieur, alors que ma part activiste (qui cherche la libération par la transformation sociale des systèmes et une influence sur la culture) est dans les quadrants inférieurs (culture et systèmes).
Libération dans tous les quadrants !
Chaque sphère-quadrant de l’expérience appelle à des pratiques de libérations spécifiques. En voici quelques exemples pour illustrer (loin d’être exhaustive bien sûr, ces exemples sont puisés dans mon expérience et je vous invite à réfléchir à quelles sont vos propres pratiques dans ces 4 quadrants) :
-ii (intériorité) : pratique de concentration (anapana, jhanas, …) pour se libérer du tiraillement perpétuel des pensées et des émotions; pratique de la méditation de la vision claire (insight meditation) pour une compréhension directe et claire des phénomènes (vipassana par exemple); prière; dialogue socratique (inquiry) ou pratique du questionnement à la Byron Katie pour se libérer des croyances limitantes; se libérer de l’emprise du juge intérieur; pratique de l’auto-empathie pour se relier aux besoins et au vivant en nous; quète de vision…
-ie (corporelle-comportementale) : trauma-thérapie pour libérer les mémoire traumatiques enfermées dans le corps (somatic experiencing, intelligence relationnelle, EMDR, thérapies cognitivo-comportementale, thérapies par le toucher, etc); danses et arts martiaux et énergétiques (tai-chi, qi qong), pour retrouver dans son corps les expériences libératrices que sont le flow, l’intuition, l’énergie de vie en mouvement, la participation au monde ; participation à des groupes de soutien de libération de nos comportements aliénant (12 steps/AA, reprogrammation chacal-girafe avec la CNV pour sortir des modes de communication basés sur le jugement et libérer une parole authentique, et une écoute empathique ; prendre soin de nos addictions), passer du temps dans la nature pour retrouver notre appartenance incarnée au monde naturel…
-ci (culturelle) : choisir des récits alignés avec notre vision pour le monde et avec nos valeurs (je choisis de croire que les êtres vivants et humains cherchent fondamentalement à nourrir leurs besoins; un paradigme d’abondance plutôt que de manque, d’interdépendance plutôt que séparation…), c’est le travail de restauration (re-story-ation) ; faire le deuil, avec d’autres, des pertes et des destructions, tout en célébrant ce qui est préservé, ce qui est encore là à vivre et à protéger (avec par exemple le Travail qui Relie de Joanna Macy), repenser une organisation sociale fondée sur l’observation de et le lien à la nature (avec les 8 shields par exemple), rituels, utiliser un langage qui reflète nos valeurs (CNV)…
-ce (systémique) : systèmes de justice restaurative, modèles éducatifs basés sur le respect de la souverainté de chacun.e, le “pouvoir avec”, la compréhension et l’adaptation aux besoins de chaque âge (écoles “girafes”, certaines approches IEF ), systèmes économiques où les ressources circulent de là où elles sont abondantes vers là où il y a des besoins (économies “maternelles”, de don, de générosité, co-responsabilité financière à la Dominic Barter, économies circulaires…), créer des espaces naturels (ou dans les villes, parcs, lieux publiques) où il est possible de se réunir, systèmes régénératifs comme la permaculture, systèmes de gouvernance partagée, sytèmes de prise de décision (consentement systémique, facilitation de la convergence. Je salue au passage les communautés zapatistes qui ont décidé d’inclure dans le processus d’assemblée générale (d’après Yves Bonnardel dans son livre “La domination adulte”) “toute personne qui ne sera pas endormie pendant les discussions”, c’est à dire que tout enfant, dès lors qu’il a suivi les débats, peut intervenir et prendre part aux décisions (un bel exemple à mon gout de système politique responsabilisant et inclusif, à mettre en vis-à-vis de nos assemblées peu inclusives où siègent en majorité des hommes blancs de plus de 60 ans, qu’il n’est pas rare de voir assoupis sur les tribunes !). Il y aurait des centaines d’autres exemples à donner.

Shéma 2: Quelques exemples de pratiques libératrices dans les 4 quadrants
Spiritualité systémique?
Un système libérateur pour moi est un système qui facilite (plutôt qu’entrave) le flow de la vie en nous et entre nous, la reliance, la solidarité avec toute chose, le sentiment d’appartenance dans le monde humain, plus-qu’humain et subtil.
Les systèmes peuvent être profondément spirituels. Masanobu Fukuoka, dans La révolution d’un seul brin de paille, écrit, “Le but ultime de l’agriculture n’est pas de faire pousser des récoltes, mais la culture et l’accomplissement des êtres humains” (p.144). Quel modèles d’agricultures (quels approches, quels outils?) pour soutenir notre accomplissement ? Quelles architectures ? Quel langage ? Quelle éducation ? Quelle économie ? Comme le suggère Fukuoka, les systèmes soutiennent une culture. La culture soutien notre être au monde, nos pratiques, nos comportements. La lorgnette systémique m’a ouvert à une forme de compassion envers chaque humain, que ma pratique “intérieure” n’avait pas atteinte : de voir que nous sommes tou.te.s, où que nous soyions situés sur l’échiquier des privilèges, sous l’influence de nombreux facteurs systémiques et culturels, que nous sommes ce que nous sommes socialisés à être et que ça n’est pas notre essence. Que nous cherchons tou.te.s, tant bien que mal, à être et à rayonner cette essence, notre plus intime et profond présent avec lequel nous sommes arrivé.e.s sur cette terre, et que toutes sortes de contraintes environnementales limitent, entravent ce déploiement. Je rêve d’un monde où chacun puisse gouter et offrir son potentiel, un monde de beauté, où les systèmes reflètent une culture de la révérence envers toute chose, de la réciprocité, de l’interdépendance et soutiennent la libération des coeurs et des corps. Je veux libérer ce monde en moi et tendre à aligner chacune de mes actions vers cette vision. Je vise le royaume du Divin sur terre. Rien de moins.
Juste assez de libération individuelle…
Comment ? En faisant le travail de libération et de guérison intérieure nécessaire à pouvoir m’engager dans ma participation à une culture et des systèmes au service de cette vision. Je ne veux pas mettre toute mon énergie dans ma guérison, ma libération individuelle, car d’une part je ne suis pas sûr que ce soit possible, certains “traumas” étant trop profonds, ou trop systémiques. Et puis je ne veux pas priver ma vision de ma participation, aussi incomplète, imparfaite soit-elle. Ce qui mérite d’être fait mérite de l’être même imparfaitement. Juste assez de guérison pour trouver la capacité à participer. Comme une danse circulaire entre moi et nous. Ces systèmes et cette culture au service de la vie soutiendront à leurs tours ma libération. Assez de capacité indivuelle pour créer le monde dont je rêve, qui soutiendra la libération de tou.t.e.s. A cet endroit je sens un début d’alignement, d’unification entre ma part activiste et ma part “quéteuse de paix intérieure”.
“Nous travaillons sur nous pour pouvoir libérer les autres, mais nous aidons aussi les autres pour pouvoir nous libérer.” Pema Chodron
Kevin Dancelme, mars 2020