Qu’est-ce que la CNV ?

Une chère collègue et amie, qui a bien connu Marshall Rosenberg, me racontait un jour l’histoire d’une journaliste qui avait demandé à celui-ci : « Mr Rosenberg, mais alors qu’est-ce que c’est, la Communication Nonviolente ? »
Il aurait répondu : « Honnêtement, je n’en sais rien. »


Provocation ? Koan ? Ou réponse sincère de quelqu’un qui découvre plus de questions que de réponses à mesure qu’il explore cette « voie » de la CNV ?

Quoi qu’il en soit, cette histoire me plaît, car elle m’invite à me questionner sur ce que la CNV signifie, représente pour moi aujourd’hui.
A la réflexion, la réponse à cette question n’a cessé d’évoluer au fil du temps: la CNV est entrée dans ma vie comme une compréhension. Puis elle est devenue une manière d’écouter. Puis une manière de vivre ensemble. Et finalement une manière d’habiter le monde.

Une grille de lecture et une boussole

Lorsque j’ai découvert la CNV, je venais de devenir parent d’un petit garçon.
J’avais devant moi, chaque jour — et une bonne partie de la nuit aussi ! — un être qui arrivait au monde avec une spontanéité, une authenticité et une vitalité qui me touchaient profondément.

Cette rencontre faisait naître en moi des questions: Comment le soutenir du mieux que je peux pour qu’il reste en contact avec ces qualités ? Comment accueillir mes propres émotions de frustration et de parfois de colère, exacerbées par les nuits trop courtes ? Que faire de mes peurs de reproduire certains schémas éducatifs dont j’avais moi-même hérité ?

C’est à cette période qu’une amie m’a offert Les mots sont des fenêtres… ou
bien ce sont des murs
. Je ne me souviens plus aujourd’hui de ce qui l’avait
poussée à me l’offrir (!), mais ce cadeau est arrivé au bon moment. Quelques semaines plus tard, j’étais inscrit a un stage près de là ou nous
habitions.

La formatrice proposait une distinction qui m’a interpellée : celle entre ce
qui est habituel et ce qui est naturel. L’habituel naît du conditionnement, de la répétition, de tout ce que nous avons appris à faire pour nous adapter à notre environnement. Cela incluait notamment certains réflexes mentaux que la CNV appelle parfois le « chacal » : les jugements, les étiquettes collées sur soi ou sur les autres, le déni de responsabilité, les comparaisons, les exigences… Le naturel, lui, renvoie à quelque chose de plus fondamental : cette capacité à explorer le monde avec curiosité lorsqu’il y a suffisamment de sécurité ; cet élan à contribuer à la vie et aux autres lorsqu’il n’est ni contraint ni forcé ; cette aspiration à la connexion, à la créativité ou au jeu que je pouvais observer très clairement chez le petit garçon devant moi.


Peu à peu, cette distinction m’a amené à regarder autrement mes propres réactions, mes habitudes et mes croyances.
Qu’est-ce qui, en moi, relevait d’une adaptation devenue quasi automatique ?
Et qu’est-ce qui exprimait quelque chose de plus vivant, de plus essentiel ?
Qu’est-ce qui était véritablement « moi », et qu’est-ce qui n’était que l’écho de ce que j’avais appris à être ?

J’aime beaucoup cette formulation de Miki Kashtan a ce sujet :
« Nous sommes ce que nous sommes socialisés à être, et nous sommes socialisés différemment en fonction de nombreux facteurs qui n’ont rien à voir avec ce que nous sommes fondamentalement. »

Une autre découverte importante fut celle des besoins humains fondamentaux.
J’ai commencé à comprendre que derrière ma frustration se cachait souvent un besoin de repos ou de soutien, derrière ma colère un besoin de paix ou de considération, derrière certaines peurs un besoin de sécurité ou de clarté.
La CNV me proposait de regarder derrière mes jugements, mes frustrations, mes conflits et ma violence pour y voir l’expression — souvent maladroite, parfois tragique — de besoins légitimes qui cherchaient à être reconnus et pris en compte.
Cette perspective fut très libératrice car au lieu de me demander : Qu’est-ce qui cloche chez moi ?, elle m’invitait a me demander : Qu’est-ce qui est important pour moi en ce moment ? Qu’est-ce qui cherche à être entendu ou pris en compte ?
La CNV fut donc initialement pour moi une grille de lecture de moi-même et du monde, une sorte de boussole intérieure, simple, pratique, bienveillante.

« Nous avançons vers là où nous voulons aller en commençant
par reconnaître où nous sommes. »

Plus profondément encore, elle m’a offert une autre manière de
me rencontrer : moins fondée sur le jugement, davantage sur la
compréhension, la responsabilité et la compassion.
Peut-être une manière de retrouver, en moi aussi, quelque chose
de la spontanéité et de la vitalité que j’observais chez mon fils.

L’art d’une écoute qui fait du bien

Puis il y a eu bien sûr la découverte de l’art de l’empathie, cette qualité de présence centrée sur ce que l’autre ou moi-même vit (et pas seulement dit!), et là encore toute la déconstruction possible et nécessaire (tenter de sauver l’autre, de solutionner, etc.) pour revenir à cette écoute à la fois active et vide de tout projet sur l’autre, et le bien fou que cela fait quand on est ainsi « rejoint ».

Je vous joins ci-dessous une illustration que je trouve tendrement amusante de l’empathie… malgré soi !


Je célèbre chaque jour la profondeur dans mes relations, dans ma famille et dans mon travail de thérapeute, que permet cette capacité d’empathie (avec indulgence pour les limites que je rencontre parfois bien sur), cette capacité de rencontrer l’humanité de l’autre, ses peines comme ses joies.

Je pense à ces conversations qui, autrefois, auraient tourné à l’incompréhension, au retrait ou à la défense, et qui deviennent aujourd’hui des occasions de rencontre. Je pense aussi aux moments où l’empathie m’a permis de rester présent à une douleur que j’aurais auparavant cherché à réparer ou à fuir.

Oser dire plus authentiquement… oser danser!

Toute précieuse que soit l’empathie, et toute aussi importante que soit la contribution de la CNV à rendre cette qualité d’écoute plus accessible — notamment grâce aux formations, aux groupes de pratique et aux binômes d’empathie — j’ai parfois ressenti une forme de déséquilibre.

Tellement d’attention portée à l’écoute et à l’accueil du vécu de l’autre. Tellement de soin dans la manière de reformuler. Au point que certaines conversations me semblaient parfois devenir un peu mécaniques, artificielles, comme si la communication risquait de se réduire à une succession de reflets empathiques. Il y a ce qu’on appelle ‘l’empathie-bouclier’, derrière lequel on se cache, on ne
se ‘mouille’ pas!

Je me suis alors retrouvé avec une autre question : Comment la CNV peut-elle m’aider à dire davantage ? À parler plus authentiquement, plus courageusement, plus directement ? Un jour, je suis tombé sur cette formulation : « Speak truth with care » — dire sa vérité avec soin. C’est devenue pour moi une sorte de mantra.
J’ai commencé à découvrir que la qualité d’une relation ne dépend pas seulement de notre capacité à écouter, mais aussi de notre capacité à oser nous montrer. Oser nommer une inquiétude ou un malaise dans une amitié, là où autrefois j’aurais eu l’impression de devoir marcher sur des œufs de peur de blesser l’autre. Pouvoir poser une limite claire face à une demande qui ne me convient pas, alors que j’ai longtemps eu tendance à me sur-adapter aux attentes perçues autour de moi.
Trouver les mots pour m’engager émotionnellement auprès d’une amie endeuillée, quand je me serais autrefois figé dans la peur de ne pas savoir quoi dire.
Petit à petit, la CNV m’est apparue non seulement comme une invitation à être plus empathique, mais aussi plus authentique. Plus entier. Plus vivant.

Marshall Rosenberg mettait en garde quant au fait de devenir de « gentilles personnes mortes » (nice dead people!) Car il existe parfois une façon d’être gentil.le qui nous éloigne de nous-mêmes. Une manière d’éviter les vagues, les désaccords, les risques relationnels. Une manière d’être irréprochable… mais absente.
La CNV m’invite plutôt à une autre danse, une danse imparfaite mais vivante : une prise de risque consciente au service de relations plus vraies et plus vivifiantes.
Oser dire. Oser jouer. Oser danser. Dans la confiance que si ma vérité « stimule » l’autre, j’ai désormais des clés pour accueillir sa réaction. Je sais que je vais y
survivre! Et que cet inconfort est le prix d’une compréhension mutuelle bien plus profonde, et d’une relation plus nourrissante. J’ai même envie de dire gourmande! 🙂
Faire grand cas de mon expérience intérieure. Avoir moins peur de la relation. Oser être soi. Après tout, comme le dit la formule attribuée à Oscar Wilde : « Soyez vous-même ; tous les autres sont déjà pris. » !

Une amie me demandait récemment ce que la CNV pouvait apporter à sa nouvelle relation amoureuse afin de ne pas reproduire les difficultés rencontrées dans les précédentes. Je crois que ma réponse tiendrait en quelques mots : apprendre à être davantage soi-même dans la relation. Dire plus tôt ce qui compte. Nommer ce qui touche et ce qui es apprécié. Exprimer ce qui fait peur. Partager ce qui est vivant. Et rester curieuse de comment ce que j’apporte dans la relation fait bouger celle-ci, touche l’autre… Rester curieux. Oser danser. Mettre nos besoins sur la table…
Peut-être qu’au fond, la Communication Nonviolente est aussi cela : une Communication Nourrissante et Vivifiante (CNV!), qui nous aide à habiter pleinement notre propre expérience et à la mettre au service de la rencontre.

Des outils pour retrouver notre capacité à collaborer

Et puis, avec le temps, la CNV m’a amené de plus en plus vers les questions collectives et systémiques.
Comment trouver le « nous » ?
Comment créer des solutions qui prennent réellement soin de chacun et chacune, sans exception ?
J’ai vu alors la CNV comme une conscience de notre interdépendance et un ensemble d’outils — converger vers des observations partagées, nommer les impacts sans reproches, mettre nos besoins sur la table, faire des demandes concrètes et prometteuses, formuler des demandes de connexion — permettant de se réapproprier notre héritage évolutif naturellement collaboratif. Car comment avons-nous pu survivre comme espèce jusqu’à aujourd’hui, si ce n’est en collaborant ?
Il y a un livre fascinant à ce sujet, malheureusement non encore traduit
en français, qui s’intitule The Origin of Humanness in the Biology of
Love (L’Origine de l’humaine-té dans la biologie de l’amour), que je
vous conseille si vous souhaitez explorer cette question.


Martin Luther King disait : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, autrement nous périrons ensemble comme des imbéciles. »
Les êtres humains ont besoin de nouvelles façons de prendre conscience de l’impact de leurs actions, sans reproduire ce dont nous cherchons précisément à nous libérer : la peur, la culpabilité, la honte, la coercition, les menaces, etc.
Une perspective systémique réduit la culpabilité et la honte et porte en elle une compassion intrinsèque.

Une pratique — spirituelle et politique — ancrée dans la non-violence

Avec le temps, j’en suis donc venu à voir la CNV non seulement comme une pratique personnelle ou relationnelle, mais aussi comme une pratique politique au sens noble du terme : une manière de prendre soin de notre vie commune.

C’est là que la CNV réunit pour moi ce que je vois souvent comme dissocié dans notre culture occidentale, et qui me semble constituer deux piliers d’un avenir possible en tant qu’humains sur Terre : une spiritualité et une conscience politique.

La spiritualité est cette dimension verticale de l’existence qui nous connecte à ce que nous sommes en essence.
La conscience politique est cette dimension horizontale qui nous invite à comprendre les sources de dissociation et de violence en nous et dans le monde, et à y remédier, chacun·e à sa mesure. Elle nous invite à un engagement lucide et courageux.

Marshall Rosenberg insistait sur ces deux dimensions, spirituelle et politique. Son
objectif était le changement social! Certes, celui-ci commence, selon lui, par un chemin de libération personnelle : « Pour mettre en marche le changement social, nous commençons par nous libérer de ce qui n’est pas en harmonie avec la vision du monde que nous désirons créer. » (Clés pour un monde meilleur, CNV et changement social)


Mais il mettait aussi en garde :
« Si j’utilise la Communication NonViolente pour libérer les gens pour qu’ils soient moins déprimés, pour qu’ils s’entendent mieux avec leur famille, mais qu’ils n’apprennent pas en même temps à utiliser leur énergie pour transformer rapidement les systèmes dans le monde, alors je fais partie du problème. Je suis essentiellement en train de calmer les gens, les rendant plus heureux de vivre dans les systèmes tels qu’ils sont, donc j’utilise la CNV comme un tranquillisant. »

Ou, comme l’écrivait Jiddu Krishnamurti :
« Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade. »

La non-violence (traduction du sanskrit ahimsa, « absence de toute
intention de nuire ») est à la fois une philosophie, un but spirituel qui
délégitime la violence et promeut le respect de l’autre dans le conflit,
ET une stratégie d’action politique proactive et pacifique mise au point
par Gandhi à partir de 1906 pour combattre les injustices.
« La non-violence ne se réalise pas mécaniquement. Elle est la plus
haute qualité de cœur, et elle s’acquiert par la pratique. » écrivait
Gandhi.


Aujourd’hui, la CNV est devenue pour moi un chemin. Non pas un état à atteindre, ni un idéal que je réussirais à incarner, mais une orientation.
Une aspiration à ce que mes pensées, mes paroles et mes actions portent davantage cette qualité de cœur qu’est la non-violence, et augmentent ma capacité à contribuer au monde qui m’entoure. Au monde dans lequel j’aspire a vivre et que je souhaite pour les générations a venir.

Ou, pour reprendre les mots de l’enseignante de bouddhisme tibétain Pema Chödrön, travailler sur moi pour pouvoir libérer les autres, et simultanément œuvrer pour les autres afin de me libérer.

Alors, qu’est-ce que la Communication Nonviolente ?

Une grille de lecture basée sur la conscience des besoins ?
Un art de l’écoute empathique de soi et des autres ?
Des outils pour retrouver la capacité, la joie et la créativité de collaborer ?
Une pratique spirituelle ?
Une conscience politique ?

Dix-huit ans après l’avoir découverte, je ne suis pas certain de pouvoir répondre beaucoup mieux que Marshall Rosenberg! Peut-être est-ce justement le signe qu’elle est devenue pour moi davantage un chemin qu’une définition.

Un chemin pour apprendre à voir plus clairement.

À écouter plus profondément.

A dire ma vérité plus simplement.

À collaborer plus courageusement.

À aimer plus largement.

Et vous, qu’est-ce que la CNV est devenue dans votre vie ?

Je vous laisse avec cette question, en vous souhaitant de trouver, que ce soit dans la CNV ou dans d’autres pratiques, ce qui vous rend vivant, vivante! Car…

« Ne te demande pas ce dont le monde a besoin. Demande-toi ce qui te rend vivant et mets ça en action. Car ce dont le monde a besoin, c’est d’êtres humains qui se sont éveillés à la vie. » Howard Thurman

Kevin Dancelme
Juin 2026

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